Que dire en présence d'un étrange passager

Publié le par Xavier Malbreil

Ecoutez, vous là, oui, vous qui essayez de vous planquer dans un coin de la cabine. Il y a quelque chose qui ne va pas avec vous. Et si vous voulez savoir comment je l'ai deviné, n'ayez crainte, je vais vous le dire tout de suite. Quand j'ai dit « tiens tiens, ça sent le steak froid dans l'ascenseur », vous n'avez pas levé la tête. N'importe qui aurait au moins haussé les sourcils. N'importe qui se serait demandé qui donc pouvait faire une remarque aussi idiote. Et vous, non. Voilà pourquoi j'ai tout de suite eu la confirmation que vous étiez un macchabée. Je dis bien la confirmation, puisque avant même que la porte ne s'ouvre, je savais qu'il y avait quelque chose d'inhabituel, aujourd'hui, dans cet ascenseur. Et quand je dis inhabituel, ce n'est pas l'odeur du nettoyant inox qui a changé, ou l'araignée qui a tissé une seconde toile dans le coin gauche.
Bien sûr, cela n'a rien d'extraordinaire d'être mort, on peut même dire que c'est d'un banal qui en remontre à toutes les autres banalités, mais ce qui par contre force le respect, c'est que vous soyez arrivé à rester dans cette cabine aussi longtemps sans que le concierge, ou tout autre passager de l'ascenseur, ne vous ait remarqué. Et pour arriver à faire le mort tout en étant mort, comme vous, sans que personne avant moi n'ait remarqué que vous êtes vraiment mort, il faut un sacré talent, car vous mimez à la perfection ce que vous êtes déjà. Cela, oui, assurément, mérite que l'on vous tire un coup de chapeau. Demandez à un comédien de jouer le rôle d'un comédien : la plupart du temps, il cabotinera affreusement. Tandis que vous, non seulement vous jouez votre rôle avec beaucoup de naturel, mais véritablement vous incarnez la mort.
Maintenant que vous êtes démasqué, je pense que vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je vous dénonce sur le champ. Le concierge viendra bientôt, vous aidera à vous relever, puis vous demandera à quel étage vous désiriez vous rendre. Comme vous serez bien incapable de lui répondre, je lui glisserai un mot à ce sujet. Le garage me semble tout indiqué. Là, vous pourrez rester dans un coin sans que personne ne vienne vous demander des comptes. C'est un endroit où la plupart des gens n'aiment pas trop traîner, voyez-vous, de peur qu'un jour se retrouvant dans une cabine d'ascenseur, ils ne puissent pas réagir à une réflexion idiote lancée à la cantonade.

Commenter cet article